(Dans l'épisode précédent : la momie bouge encore)
Depuis quelque temps, d'étranges rumeurs couraient sur les pentes du Trocadéro. Glissant dans les escaliers étroits qui conduisent à la Seine. Résonnant dans les arrières cours sordides des immeubles bourgeois. Aux dires de certains, des hurlements lugubres, des cliquetis effrayants, des râles profonds et interminables se faisaient entendre, certaines nuits particulièrement sombres. Peu d'oreilles les avaient entendus, et pourtant, les hommes d'affaires et les professionnelles qui rentraient tard le soir hâtaient le pas, pressés de retrouver l'illusoire sécurité de leur moquette épaisse, de leurs bibelots précieux, et de leurs épouses opulentes.
Cela faisait deux mois, en effet, qu' enfermés dans les anciennes carrières souterraines qui minent encore les tréfonds de la colline de Chaillot, vivaient reclus l'équipe du professeur von Frühlingsgrab et ses laborantins chinois. Sans arrêt, on y répétait de longues incantations, moitié latin, moitié sabir oriental. Dans de grands creusets en bronze, on broyait des bandelettes de momies égyptiennes encore imbibées de résine de cèdre, et des fragments de Corps Saints, qu'il fallait subtiliser dans de vieux reliquaires que des prêtres modernistes avaient abandonnés avec dédain dans le placard des produits ménagers de leur paroisse.
- "Schweinerei", grognait le vieux professeur, "les Proteztants dizent que c'est de la zupercherie, mais zes oz continueront à faire des miracles pendant encore des ziècles et des ziècles". Il était intarissable sur le sujet !
Pour le vieux professeur, marginal et incompris, chassé de l'université de Nuremberg en 1942 pour fanatisme, c'était l'oeuvre de sa vie, clé de voute d'une carrière de crimes et de tortures pratiquées au nom de la Science toute puissante.
- "Pas de progrès zans zouffrance !!" éructait-il "vous verrez, za zera pareil avec l'écologie"
Le ressusciter LUI, seul espoir des opprimés, des chômeurs, des jeunes qui voulaient écouter de la musique gratuitement sur internet, voila quel était son noble but !
Lui. Dans le petit groupe de proches qui se baptisait les "éclairés", on l'appelait tout simplement François, celui que la populace n'osait appeler par son nom, par peur. Peur des espions de l'homme qui tenait le pays, les médias, et les instituts de sondage d'une petite main, peut-être, mais d'une main de fer !!
Parfois, dans ses rares moments d'abandon, on entendait le vieux profezzeur répéter en boucle d'incompréhensibles phrases.
- "Je n'ai pas pu zauver Adolf, mais Lui, je le zauverais !"
Mais pour réussir, il fallait passer l'Epreuve. Cet affrontement de tribuns, digne des grandes heures de la république romaine, devant tout le peuple réuni. François, nouveau Caton, allait déjouer les pièges de la police politique et dévoiler au monde ébahi les ficelles de la trahison qui avait mis le régime sous la coupe de quelques uns. De sa main tremblante, il tracerait les plans lumineux de la France d'après demain, libérée, enfin ! du vice et de l'affairisme. Seuls des fous osaient le traiter de populiste : le langage des franges extrêmes et nauséabondes de la droite, dans sa bouche, devenait vertueux, humaniste !
Tenir, il fallait tenir quelques heures seulement, et sceller ainsi le destin d'une Nation !! Dans l'air, pourtant, régnait le trouble. Quelque chose d'indéfinissable. La vieille stratégie qui avait si bien réussi au vieux sage commençait à se faner. "Je connais la solution à vos problèmes, mais je ne parlerais qu'une fois élu", aimait-il à grogner devant des parterres très encadrés de jeunes sottes et de vieux quinquas en mal de bonne conscience. Mais y croyait-on encore ? Comme une bonne vieille chanson trop entendue finit par ennuyer, le sage perdait son aura ... Et les séances avec le professeur étaient de plus en plus longues. Le corps du vieux sage, trop souvent réanimé, ne répondait plus normalement aux sollicitations du savant fou. Un mal étrange consumait trop vite les organes, remplacés pourtant régulièrement par de nouveaux greffons !
Lorsque le jour se présenta, des concoctions nauséabondes aux ingrédients maudits furent administrées en doses de cheval pour faire tenir debout le grand homme. Pour s'assurer que le Kâ et le Bâ du défunt reviendrait bien habiter le corps momifié pendant cet instant court mais vital, une authentique chambre mortuaire avait été reconstituée sous le musée de l'homme, grâce à des bas reliefs volés en Egypte. De jeunes égyptiens fraichement occis et momifiés s'entassaient dans les étroits couloirs de service des anciennes carrières, comme autant de serviteurs inutiles.
Les yeux vagues, embués, balançaient de gauche à droite sans pouvoir fixer leur interlocuteur. Des mots confus parvenaient à son cerveau, à peine réveillé par un dernier choc électrique, administré dans la voiture au pied des studios de France 2. "minable", "jamais président", parvenait-il à saisir. Mais qui lui parlait ? Il n'en était même pas sûr. Tout au fond, ses assistantes Pipa et Loreleï agitaient des pancartes qu'il ne pouvait lire. "Vieux pé ... pédophile décati" grogna-t-il enfin, dans un sursaut d'énergie qui lui décrocha la mâchoire. Un coup de maître, pensa-t-il. Mais c'était trop tard. Son nouveau visage, cultivé artificiellement dans un appareil révolutionnaire, commençait à glisser sur sa figure. Déjà, sous le front apparaissaient le crâne blanc comme un oeuf, et les muscles atrophiés de l'oeil sous ses orbites. Tentant de prononcer une nouvelle insulte, il mordit sa lèvre supérieure qui avait glissé dans sa bouche. Autour de lui, des hurlements se faisaient entendre, des bousculades. Une caméra fut renversée, provoquant un court circuit général.
Le lendemain matin, la sanction était tombée. Terrible, définitive. Ses bureaux cossus, mis à sac, n'étaient plus qu'une caverne béante, comme nettoyée au kärcher. Des affiches portant sa photo trainaient dans les flaques des caniveaux, n'intéressant même pas les chiens des rues. Le professeur avait fui pour la Corée du Nord, traqué par ses laborantins humiliés et affamés. On ne sait ce qu'il advint du corps torturé du vieux moraliste. Selon certains, il aurait été coulé dans un bloc de plomb, puis abandonné à 4000 mètres de profondeur par un sous marin de la Royale. Son ambition et son égo, quant à eux, n'étaient plus qu'un souffle léger dans les poutrelles métalliques de la tour Eiffel, qu'une vague odeur dans les couloirs du métro. Envolés à jamais !
A jamais ? Pas si sûr ... Ah ah ah ah ah arggll !!